Benjamin Hoffmann

Anya Ivanovna, New York City

Après un premier roman, paru à Bastingage en 2008, Le Monde est beau on peut y voyager, Benjamin Hoffmann est l’auteur d’un récit publié en 2011 aux Éditions Gallimard, Père et fils. Ce deuxième roman publié à Bastingage, prouve s’il en était besoin, que c'est bien l’auteur de l’année à primer désormais.

Au début, ce roman ne devait absolument pas se passer à New York, mais à Paris, il s'appelait d'ailleurs Parisiennes. Un jour, c'était le premier novembre 2006, je sortais du métro à la station Odéon et j'ai vu passer à vélo un jeune homme et une jeune fille, ils étaient très jeunes et très beaux, ils riaient, la jeune fille était assise sur le guidon et ils descendaient le boulevard Saint Michel. Le titre m'est venu à cette seconde et je me suis très mite vis au travail : je voulais avoir sans cesse l'idée de mon roman à l'esprit, j'y pensais en marchant dans la rue, en prenant les transports en commun, je passais des journées à écrire… Parisiennes est devenu l'histoire d'amour entre un Français et une Russe qui plongent dans les bas-fonds de la capitale.

La première version du roman n'était pas très satisfaisante. Elle manquait de substance, de personnages, le dénouement était assez prévisible. Mon éditeur, Christian Sallenave, m'a alors suggéré de réécrire l'histoire en la situant à New York. Aussitôt séduit, j'ai déplacé mes personnages de l'autre côté de l'Atlantique ce qui a entraîné, bien sûr, toute une série de modifications profondes qui m'ont amené à introduire de nouveaux thèmes, comme celui de l'exil, de l'adaptation à une culture étrangère.

L'aspect policier du roman, qui était à peine esquissé dans la première version, est devenu beaucoup plus prépondérant, je l'ai développé en faisant travailler mon héros à l'O.N.U et en imaginant ce qui lui arriverait s'il était accusé d'un détournement de fonds. À l'époque de cette deuxième genèse du texte, j'ai vu deux films qui m'ont beaucoup marqué : Les promesses de l'ombre de David Cronenberg, sur la mafia russe à Londres et La nuit nous appartient de James Gray. J'ai énormément d'admiration et de respect pour le travail de James Gray et si ce roman devait être adapté au cinéma par quelqu'un, je rêverais que ce soit par lui ! Je me suis aussi beaucoup intéressé à la littérature russe à cette période et notamment aux oeuvres de Dostoïevski et de Tolstoï. Dans une certaine mesure, on pourrait résumer ce livre en disant que c'est l'histoire d'un homme qui croit vivre dans le monde d'Anna Karénine alors qu'il se trouve plutôt dans celui des Frères Karamazov.

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Fanny

J’ouvre les yeux sur le visage de Fanny. À l’horloge sur l’étagère : sept heure quarante-cinq. Elle est endormie de l’autre côté du lit, inaccessible et lointaine comme si nous avions passé la nuit chastement, mais nos vêtements entremêlés témoignent du contraire. Ils m’inspirent un léger dégoût que je veux dissiper en tournant mon regard vers les fenêtres. Elles sont entrouvertes sur la nouveauté du ciel, le ciel métallique, le ciel bleu comme une large ecchymose sur le corps d’une jeune fille : un ciel qui a la pureté glaciale des lacs de l’hiver russe. Je m'adosse contre le mur, baissant les yeux sur Fanny que je viens d'éveiller. Sa chevelure rousse est ramenée sur son épaule, découvrant un visage parsemé de taches de rousseur qui ne m’ont jamais attendri. Elle me fait un sourire que je lui rends sans le vouloir puis tend les bras pour m'attirer contre elle. Ses longues jambes folâtrent avec les miennes et les retiennent captives dans leur étau, provoquant une bouffée de colère qui m'envahit puis lentement se dissipe. Elle se presse contre moi et quoique la chaleur de sa peau se transmette à la mienne, il me semble que certaines parties de son corps me brûlent davantage, comme sa gorge appuyée contre mon torse et la paume de sa main qui parcourt la surface de mon dos. Je la serre plus fort entre mes bras.

Bientôt je vois ses yeux changer de dimension et de couleur, comme si l’encre turquoise de sa pupille pailletée d’or venait de se percer et ruisselait, ruisselait dans son regard humide et vaste. Sa nuque se renverse, sa bouche se crispe et la salive luisante aux commissures ressemble à ces mousses obstinées, ces mousses d’écume striées de reflets roses sur la grève, que la mer dispute aux lèvres nacrées des coquillages. Peu à peu, sa voix s’élève en modulant de longs gémissements.

Pardonne-moi mon amour, mais tu m’as fait promettre de ne rien te cacher. 

© B. Hoffmann 2015