Benjamin Hoffmann

Le monde est beau on peut y voyager

Benjamin Hoffmann, jeune Bordelais, étudiant à l'École Normale Supérieure et à la Sorbonne, a choisi Bastingage parce que le monde est beau et qu'on peut y voyager. Sa science du montage et du suspens, sa maîtrise des registres d'écriture et son ambition littéraire annoncent un authentique futur écrivain.

Ce premier roman crée une nouvelle forme de récit, réinvente le romantisme et renouvelle le roman libertin pour faire émerger, dans un monde sans pitié, une figure mythique originale.

Au commencement de ce projet de roman, il y avait l'envie d'écrire l'histoire d'un personnage poursuivi par la police et dont l'apparence changerait tout le temps, ce qui le rendrait presque impossible à retrouver. J'avais vu le film de Steven Spielberg, Arrête-moi si tu peux, qui m'avait beaucoup plu. Très vite, j'ai eu l'idée de composer le roman à partir de matériaux divers : extraits de journaux intimes, d'articles de presse, de correspondance, retranscriptions de conversations téléphoniques, d'émissions de radio ou de télévision… C'était une manière de faire parler des voix multiples, de donner des points de vue différents, de présenter des facettes multiples du personnage principal… C’était aussi une façon de raconter une histoire avec une technique narrative nouvelle, utilisant les différents vecteurs de communication à l’époque moderne et reflétant la complexité de cette dernière.

Casanova et le monde de l'université sont venus après. Petit à petit, le roman est devenu une sorte de réécriture de l'Histoire de ma vie à l'époque contemporaine. Qu'est-ce que cela voudrait dire, aujourd'hui, vivre comme Casanova ? Mais c'est aussi, surtout, un roman sur le voyage : poursuivi par la police à laquelle il laisse des indices, le héros va de New York à la Nouvelle Orléans, de Sidney au Népal, de Vienne à Paris… Infatigable, il continue son périple jusqu'au final que je vous laisse découvrir et qui a lieu dans un palais vénitien…

Interrogatoire de Mademoiselle Marina M, enregistré par le lieutenant T le 7 Juin 1999 (10 H 00) dans les bureaux du F.B.I, 26 Federal Plaza, New York 10278, États-Unis

- Quand l'avez-vous rencontré ?
- Il y a trois mois. 
- Où ?
- Dans un grand hôtel de New York, l'Hôtel des Anges.
- À quoi ressemblait-il ?
- Je l'ai pris pour le fils d'un millionnaire, ou pour un jeune chef d'entreprise. Il était vêtu avec une grande élégance ; il était merveilleusement beau, surtout.
- Comment avez-vous fait connaissance ?
- Il était assis au bar de l'hôtel. Il m'a vue entrer, ne m'a pas quittée des yeux durant de longues secondes. J'aurais voulu le rejoindre, ou lui faire signe, mais je n'ai pas osé, j'ai préféré jouer les indifférentes et rester à ma table. C'est finalement lui qui est venu, avec beaucoup d'assurance.
- Ensuite ?
- Cela s'est passé très naturellement. Trop, peut-être... Sa grande force a été de me faire croire... plutôt, de changer ma vie en destinée, comme si autour de nous les objets devenaient un décor, nos paroles des répliques bien écrites... j'avais l'impression de vivre une scène de roman ou de cinéma. Et dès le début, j'ai su que cela finirait comme l'aurait prévu un scénariste ou un écrivain.
- C'est-à-dire ?
- Vous m'avez comprise...
- Expliquez-vous.
- C'est à dire qu'il faisait preuve d'une culture étonnante, d'une courtoisie parfaite. Que personne ne m'avait jamais semblé aussi viril, aussi intelligent... Je l'idéalise peut-être...
- Sans doute. N'oubliez pas le crime dont il est soupçonné, l'homme qu'il est en réalité.
- Je n'en savais rien...
- Continuez.
- Nous avons parlé… Je lui ai raconté ma vie, d’habitude je déteste ça, je ne le fais jamais. Mais avec lui c’était différent… Nous sommes montés dans sa chambre.
- Vous connaissiez son nom ?
-  Il m’a dit qu’il s’appelait Gaetano Farussi et qu’il était italien. 
- Ensuite ?  
- Nous avons pris un dernier verre… et nous avons passé la nuit ensemble. Mais il est parti… 
- Quand ça ?
- Le lendemain matin. Il avait des affaires à régler à La Paz. 
- La Paz ? Très bien… Votre version des faits concorde avec celle du réceptionniste qui  nous a permis de vous retrouver. Toutefois, quelque chose me pose encore problème… 
- Quoi ?
- Je m’étonne qu’il vous ait quittée ainsi. Avec cette brutalité. Vous a-t-il laissé un moyen de le joindre ? 
- Non.
- Et il n’a jamais cherché à vous revoir ?
- Non plus.
- J’ai peine à croire que l’on puisse se comporter d’une telle manière, avec une femme telle que vous…
- Je vous félicite. Vous réussissez à vous montrer indélicat en me complimentant. 
- Je ne cherche pas à vous complimenter. Ni à vous sembler délicat. Tout ce que je veux, c’est le retrouver. 

Fin de l’interrogatoire. Nous remercions le traducteur, Stéphane Courrier. (Note du rédacteur.)

Interrogatoire de Monsieur Bao D, enregistré par le lieutenant T le 9 Juin 1999 (15H30) dans les bureaux du F.B.I, 26 Federal Plaza, New York 10278, États-Unis 

- Laissez-moi relire les notes de mon collègue… Vous déclarez avoir rencontré le suspect dans votre épicerie du Bronx, sur la cent cinquante huitième rue, il y a environ deux semaines. Vous pouvez me raconter comment les choses se sont passées ?
- J'ai déjà tout dit à votre ami. Pourquoi il faut recommencer avec vous ?
- Parce que c’est moi le responsable de l’enquête. Et parce que je suis venu de France pour la terminer. Maintenant, je vous écoute.
- Ok, Ok. Mais ça fait déjà trois heures que je suis ici. Si j’avais su que ça se passerait comme ça, je serais resté chez moi. Bon... Il était onze heures, onze heures et demie. Je tenais la caisse. Et ce type est rentré. Il m'a acheté des sandwiches et une bouteille de whisky. Même si rien d’autre ne s’était passé, je l'aurais pas oublié. 
- Vous pouvez me le décrire ? 
- Il avait vingt ou vingt deux ans, pas plus. Il portait un jean sale et une casquette noire. Et un gros sac à dos. Ses yeux étaient… comment on dit déjà…
(Monsieur Bao D passe son index sous son œil)
- Cernés ?
- Oui, c’est ça. Il avait l’air fatigué, vraiment très fatigué. Je l’ai pris pour un vagabond. Mais quand il m'a payé il a sorti une liasse de gros billets. Ça fait quatorze ans que je vis en Amérique. J’en avais jamais vu autant…
- Vous vous rappelez autre chose ? D’autres détails de son apparence ?
- Il avait l’air fort, très musclé, on le voyait à la manière dont il portait son sac. Je me souviens aussi qu’il était impatient. Pendant que je lui comptais sa monnaie il tapait du pied, il frappait le comptoir avec sa main. Quand je lui ai tendu son argent, il me l’a arraché et il est parti sans rien dire. 
- Je vois que vous avez parlé d’une rixe : quand a-t-elle eu lieu ?
- Tout de suite après. Dehors il pleuvait très fort. Le type a posé son sac sous ma devanture, il a sorti un blouson et allumé une cigarette. De l'autre côté de la rue, des jeunes traînaient en écoutant de la musique. Ils étaient cinq ou six. Ils l’ont regardé faire. Et sans que je comprenne pourquoi, il a eu l’air de les énerver. L'un d'eux l'a appelé, lui a crié un truc, d’aller se faire foutre ou bien de se barrer. Il les a regardés. Il aurait pu s’en aller, faire comme s'il avait rien entendu. Mais non, il a relevé son col, jeté sa cigarette et il a traversé la pluie et la rue. Tout de suite il en a étendu un, d'un coup, et il s’est attaqué aux autres. Il a brisé au moins deux mâchoires mais il s’est fait cogner aussi, dans le ventre et au visage. Je l'ai vu saigner, beaucoup, il avait une blessure au front. Ils ont continué à se battre, jusqu’au moment où l’un des jeunes a sorti une arme. Alors votre homme s’est mis à courir en évitant les balles, je pourrais pas expliquer comment il a fait. Voilà. Je suis venu vous trouver parce que je l'ai reconnu hier à la télévision, grâce à l’appel à témoins sur CBS News. Je voulais faire mon devoir de citoyen américain. C’est tout ce que j'ai à dire sur cette histoire. Je peux partir maintenant ?
- Pas encore. Vous avez parlé d'un sac, Monsieur D, un sac que cet homme aurait posé devant chez vous. Vous l'avez récupéré ?
- Oui. Mais il n'y avait pas grand chose à l'intérieur. Des vieux vêtements et une paire de chaussures usées. Ah oui, il y avait aussi trois gros livres tachés, cornés, écrits en français. J'ai tout jeté à la poubelle.

Fin de l'interrogatoire. Nous remercions le traducteur, Stéphane Courrier, ainsi que mademoiselle Do Linh pour l’avoir aidé dans son travail.

© B. Hoffmann 2017